| Christian Lacroix musée Réattu, Arles 16 mai 2012 |
En février
dernier, Michèle Moutashar, conservatrice du musée Réattu lance pour l'année
2012 un de ses derniers accrochages, intitulé "Acte V" et dédié à la
thématique du théâtre. Parallèlement, elle prépare la nouvelle présentation de
51 dessins de Picasso, choisis par l'artiste lui-même et donné au musée Réattu
par l'intermédiaire de Jean-Maurice Rouquette, alors son conservateur. C'était
en 1971 et les pièces, au nombre de 57 au total, dessinées pour la plupart
recto-verso, étaient toutes récentes : réalisées entre le 31 décembre 1970 et
le 4 février 1971 et datées par Picasso qui établissait alors une
historiographie de son propre travail. Un don inestimable pour le musée,
d'autant que ces dessins illustrent des thèmes majeurs de l'artiste : le
peintre et son modèle, les portraits, l'homme jouant à la guitare pour une
femme, les arlequins, les mousquetaires, mousquetaires dont les vêtements ne
sont pas sans rappeler les Chevaliers de l'ordre de Malte auxquels appartenait
cet hôtel particulier et que Picasso a dessiné, à l'hôpital, après avoir relu les Mousquetaires d'Alexandre Dumas.
La conservatrice
demande dans la foulée à Monsieur Christian Lacroix de venir dialoguer avec les
dessins de Picasso, au travers des costumes qu’il réalise maintenant pour le
théâtre, sa nouvelle vie. Partagé entre l'appréhension et l'humilité, Christian
Lacroix a accepté l'invitation pour notre plus grand plaisir.
Il nous a
présenté cette partie de l'exposition avec beaucoup de générosité et de
simplicité, ce mercredi 16 mai, jour de son anniversaire et à quelques heures
de l'inauguration. Enfant du pays, ce moment passé, fût aussi celui de revenir
sur sa vie à Arles et son parcours.
Christian
Lacroix habitait le quartier de Trinquetaille, de l'autre côté du Rhône, c'est
à dire pour les arlésiens plus tout à fait à Arles. Il dit s'être beaucoup
ennuyé enfant. Le musée Réattu était alors son refuge, le lieu de ses lectures,
de ses premières amours, des billets cachés dans les coussins des fauteuils. Il
ne se souvient pas avoir été marqué par les tableaux de Jacques Réattu
(1760-1833) mais par les sculptures exposées dans le musée.
Il a très bien
en mémoire la boutique de Louis Féraud (1920-1999), l'autre grand couturier
d'Arles. "Aux Elégantes" était située près de la place de la
mairie.
Louis Féraud
exerçait le métier de boulanger. Arrêté par la Gestapo pendant la guerre, il
fuit à Paris où il est hébergé par Yvan Audouard, lui aussi arlésien et dont
Christian Lacroix a racheté la maison d'enfance aux abords des arènes.
A la sortie de
la guerre, Louis Féraud décide de changer de vie et ouvre sa boutique de
couture dans sa ville natale. Il se fait assister pour la réalisation des
vêtements par Magali Charasse. Christian Lacroix se souvient qu'il a
habillé sa mère pour son mariage, un tailleur. Arles devenant trop petit, il
part pour Cannes où il habille Brigitte Bardot puis de là, s'installe à Paris
où il ouvre sa maison de couture et fait une grande carrière.
Plus tard
Christian Lacroix croisant Louis Féraud dans un dîner parisien, se présente et
tout content lui dit "je suis d'Arles !". "Ah ! et d'où ?"
lui répond-il, "de Trinquetaille". Louis Féraud se détourne.
C'est en 1973
qu'il "monte" à Paris. Il y fait l'Ecole du Louvre où il assouvit son
goût, son besoin pathologique, dit-il, de remonter le temps. Son mémoire de fin
d'étude porte sur les costumes du XVIIe siècle. Il veut à cette époque devenir
conservateur de musée ou être dans le théâtre. La vie en décidera autrement. Il
rencontre celle qui deviendra sa femme et qui lui fait connaître du monde. Il
cherche à s'inscrire dans une école de stylisme, la directrice lui répond qu'il
est trop vieux mais qu'il a du talent, elle lui écrit des lettres de
recommandation. C'est ainsi qu'il entre chez Hermès et apprend le métier sur le
tas. Puis ce sera Jean Patou durant cinq ans. C'est alors que Bernard Arnault
le repère et lui propose d'ouvrir sa propre maison de couture. La maison ouvre
en 1987.
En 2008, la crise
financière a raison d'elle et la maison de couture est mise en liquidation
judiciaire en 2009. Christian Lacroix obtiendra seulement le reclassement des
ouvrières.
2008 est aussi
l'année de sa formidable exposition au musée Réattu. Un pressentiment ?
N'est-ce pas depuis quelques années l'amorce d'un retour inconscient vers les
origines, vers les choix premiers : le théâtre et le musée ?
Car aujourd'hui
monsieur Christian Lacroix est créateur de costume pour le théâtre, l'opéra, la
corrida, avec succès : Molière du meilleur costume pour Phèdre (mise en scène Anne Delbée, 1995),
puis à nouveau un Molière du meilleur costume pour Cyrano (mise en scène Denis Podalydès,
2007), costumes pour Fortunio joué à l'Opéra Comique et Agrippine, opéra d'Haendel donné à Berlin au
State Opera, ... Il travaille actuellement, encore à Berlin, à ceux d'un grand
cabaret, l'équivalent du Lido et prépare ceux du Bourgeois Gentilhomme que Denis Podalydès mettra prochainement en
scène.
Le monde du
spectacle le réclame, celui des musées aussi : après L'Orient des femmes, une
exposition de costumes réalisée à la demande du musée quai Branly en 2011, ce
sera une scénographie pour le musée Cognacq-Jay et son mobilier XVIIIe, puis en
2013 à l'abbaye de Montmajour, un mise en scène des œuvres, en
collaboration avec le CIRVA (Centre international de recherche sur le verre et
les arts plastiques, Marseille). Il interviendra aussi dans la nouvelle
muséographie du musée Arlaten, le musée d'ethnographie d'Arles où sont exposés,
entre autres, des costumes d'arlésiennes, costumes qu'il aime par dessus tout
parce qu'ils s'inscrivent dans le temps. Plus modestement, il travaille aussi à
une nouvelle décoration pour Lou Marques, le restaurant du fameux hôtel Jules
César, à Arles dont la décoration n'a pas n'a bougé depuis 1927 ! Il
interviendra sur les moquettes et les luminaires de la salle à manger. A voir
en 2013 !
Christian Lacroix
est en phase avec lui-même, allégé des exigences liées à la création d'une
nouvelle collection sitôt un défilé achevé. Il précise d'ailleurs qu'il n'y a
pas forcément de différence entre la création d'un costume de théâtre et celui
d'une robe de haute-couture : la théâtralité est au centre des deux. En
revanche, il obtient beaucoup plus de satisfaction à habiller une grande
comédienne qu'une femme extrêmement riche. Il dit aussi son plaisir de faire
partie d'une troupe et de créer avec les contraintes liées à la commande de
théâtre. Dans son précédent métier, il se les imposait d'ailleurs en tirant au
sort un mot à partir duquel il dessinait ensuite. Et puis, il redit son besoin
d'un rapport au temps, d'un lien à l'Histoire et son goût qualifié de
pathologique pour la reconstitution du passé, certes toute artistique. Le
costume est un formidable moyen de s'y livrer.
Picasso-Lacroix,
Lacroix-Picasso, une exposition d'artistes à déguster, sur laquelle nous
reviendrons plus précisément dans un prochain article.
Olivia Gazzano
Musée Réattu
Acte V, scènes 2 et 3, Les Picasso d'Arles, Invitation à Christian Lacroix. Exposition du 17 mai au 30 décembre 2012.
Musée Réattu, 10, rue du Grand Prieuré, Arles. Tél. 04 90 49 37 58.


















