Un murmure accueille
les spectateurs alors que la pénombre s’installe. Sur le plateau, des lits d’hôpitaux et des
hommes en chemise, abattus ou hilares. D’emblée nous sommes plongés dans
l’univers d’Anton Tchékhov, cette manière « brusque et légère, foudroyante
et impérieuse d’entrer dans une histoire », comme le dit l’écrivain russe
Natalia Ginzburg.
Le plateau et la
salle de l’Essaion accentuent encore cette atmosphère. Un éclairage très sobre,
quelques projecteurs, un plafonnier, la lumière d’un poêle, on pourrait se
croire dans cet hiver russe de 1892 que Tchekhov vivait alors avec nostalgie
alors qu’il était médecin dans une campagne reculée.
Dans un hôpital de
province a échoué un jeune homme cultivé, Yvan Gromov dont la vie a basculé. Comme
peuvent le faire chaque jour nos vies, nos destins dans ces périodes de grande
instabilité. On s’attache immédiatement à Gromov, (merveilleux Xavier Legat), à
son intelligence, sa lucidité et son désespoir. Face à lui le docteur Raguine
(Jean-Claude Villette, très subtil) semble désemparé et fasciné. Ce médecin
désenchanté s’est résigné aux conditions de vie de l’hôpital, à sa saleté, à la
brutalité de ses gardiens.
Pour Gérard Thébault,
le metteur en scène, « ce représentant de l’intelligentsia russe, à la
dérive, loin des réalités » est finalement responsable de ce qui lui
arrivera car il ne s’est opposé à rien et d’abord pas à son père. Retiré
solitaire dans son appartement de fonction, il sera la victime d’un système
cynique qu’il n’a pas combattu, se protégeant derrières les remparts de la
philosophie, de ses livres et de ses méditations, avec ses cornichons et sa
vodka.
Comme souvent avec
Tchekhov, qui a sans doute voulu vivre à cent à l’heure après une enfance
malheureuse, le rythme lent au début s’accélère. L’engrenage dans lequel est
enferré Raguine s’emballe et se referme inexorablement. Le pouvoir sans limites frappe
avec brutalité et le fou — mais qui sont les fous ? — sera celui que l’on
enferme et qui disparaît. Comme sur les photos retouchées des régimes totalitaires.
Gérard Thébault, qui
joue également un interné, Moïsseïka et Averyanich, « l’ami » du
docteur Raguine, a découvert avec fascination cette nouvelle, peu connue en
France, il y a une dizaine d’années.
Avant de l’adapter pour la scène, il l’a mûrie et a eu « la chance »
pendant ce temps de mener un atelier de théâtre avec des patients de l’hôpital
de jour de Montfavet. Une aventure humaine et artistique majeure qui lui a
apporté des éléments nécessaires pour sa direction d’acteurs et la construction
dramatique. Car comment jouer le désordre psychique ? En passant d’une émotion
à l’autre, en gommant les réflexes du comédien. « La véracité du fou se
trouve dans l’enfance » remarque Xavier Legat, comédien rompu à la comedia
dell’arte, « dans les terreurs nocturnes, les angoisses… »
Le travail
d’adaptation est très pertinent. Pour rester au plus près de l’atmosphère de
l’époque, Gérard Thébault en a choisi la traduction de 1898, quant à l’aspect trop sombre du texte, qui
serait un des plus noirs de Tchekhov, il est gommé par l’insertion de scènes
plus légères ou burlesques extraites de farces et d’autres nouvelles de
l’auteur et aussi de Dostoievsky.
On dit la mise-en-scène
classique, en effet elle est en costumes de l’époque, n’insère pas de vidéos ou
autre technologies. Ce qui pose la question de la modernité en art… Surtout
intelligente et chargée d’émotion, elle met en valeur la puissance de l’auteur
et son extraordinaire profondeur dans l’exploration de la psyché humaine. La
scénographie, habile et simple joue sur différents plans, quelques accessoires
transforment les espaces, l’hôpital, le salon du docteur, le chemin de fer,
l’hôtel à Varsovie.
Malgré la violence du
propos, jamais le spectacle n’est trop lourd ou enfermant, cela grâce au
traitement cinématographique, qui produit une sorte de décalage, et à la
progression de l’histoire proche du polar noir.
Le jeu des comédiens
impressionne. Outre Xavier Legat, Jean-Claude Villette et Gérard Thébault, Benoit
Chazal, jeune comédien qui joue un autre aliéné, Sergueï, se transforme en
froid docteur Khobotov, évoquant à la fois les représentants du tsar et ceux de
la Stasi. Michel Pallotta, l’interprète de Nikita, le redoutable gardien de la
seule porte de sortie, avec sa stature et sa présence, complète cet ensemble de
comédiens au jeu créatif et maîtrisé.
Si Tchekhov est le
précurseur des événements qui vont secouer la Russie, de la Révolution au
Goulag, Salle 6 nous renvoie à nos propres sociétés. C’est un aiguillon qui
rappelle la nécessité de combattre la perversité de tous les systèmes, à
s’allier aussi, même si la vie à certains moments semble nous protéger, pour
éviter d’être complice le jour où les événements dérapent.
Théâtre de l'Essaïon, 2bis, place des Carmes, Avignon, à 20h30. Jusqu'au 31 juillet. Tél. 04 90 25 63 48
Cécile Mozziconacci














